« You are the result of 3,8 billions years of evolutionary success. Act like it. »
« Tu es le résultat de 3,8 milliards d’années de réussite évolutive. Agis en conséquence »
– Banksy
Le Vivant est une source d’inspiration abondante, ingénieuse, merveilleuse. Il est parfois étonnant d’apprendre des stratégies des êtres vivants qui nous entourent, pour mieux remettre en question nos fonctionnements actuels.
Les termites et leurs termitières
Les termites sont des insectes sociaux, comme le sont les fourmis et les abeilles. Les colonies, de plusieurs millions d’individus, sont hiérarchisées et organisées en castes : une reine pond toute sa vie des œufs qui donneront les ouvrière.ers ou les soldat.e.s, qui s’occuperont de faire vivre la colonie : construire leur abri, se nourrir, se défendre, etc.
Certaines termitières sont d’immenses constructions réalisées par les ouvrière.er.s, orientées Nord-Sud et/ou comprenant un réseau complexe de galeries de telle manière que la régulation de la température interne soit relativement stable au cours de la journée et plutôt fraiche comparée aux températures extérieures, même en plein milieu d’une plaine aride d’Afrique ou d’Australie.
Ce qui est étonnant, c’est que ces constructions ingénieuses se font sans architecte général, ni contrôleurs des travaux finis, ni dossiers avec moults plans et protocoles à suivre. Non, cela se fait naturellement, lors d’interactions dans le groupe basé sur ce qu’on appelle… la stigmergie.
La stigmergie, qu’est ce que c’est?
En biologie, on définit la stigmergie comme un mécanisme d’interactions indirectes entre individus qui permet leur coordination. Introduit par le biologiste Pierre-Paul Grassé en 1959, ce terme est issu du grec stigma la trace, le signe et ergon le travail. On peut le traduire comme le fait, pour chaque travailleur, d’être stimulé par son propre travail et par celui des autres.
Comment ça se traduit concrètement? Prenons l’exemple de nos termites : un premier termite fabrique une première boulette de boue, enduite de phéromone et la dépose quelque part. Un deuxième termite passant par là à de fortes chances de sentir cette « trace » et de déposer une deuxième boulette de boue à côté de la première. Par ce simple fait, les termites agrègent progressivement des murs, des galeries et la termitières se construit progressivement, sans communication directe entre les termites. Ainsi, les actions successives de chaque travail indépendant ont tendance à se renforcer, ce qui conduit à l’émergence spontanée d’une activité cohérente.
C’est le même principe que l’on peut observer chez les fourmis qui laisse des traces de phéromones sur les pistes qu’elles explorent, qui seront ensuite empruntées par d’autres individus.
Pour résumer : La stigmergie c’est le fait que, dans un groupe avec plusieurs individus qui ne communique pas directement entre eux, des traces du travail de chacun incitent les autres à continuer la tâche à accomplir.
Par exemple : Vous arrivez au bureau le matin, sans savoir quelles sont les tâches du jour à effectuer. Cependant, vous tombez sur le dossier X que votre collègue Jean-Claude à commencer à traiter sur la photocopieuse. Une trace! Vous vous emparez des feuilles et rajouter quelques annotations à partir du travail déjà accompli. Vous avez apporté votre petite boulette au travail de Jean-Claude. Plus tard, peut-être que votre collègue Marjorie tombera dessus et se sentira de terminer de traiter cette tâche, ajoutant à l’effort des deux premières traces, sa propre contribution. Et ainsi de suite… Personne ne s’est dit directement quoi faire, ni comment. Mais en fin du compte, une nouvelle galerie a été créée et le dossier traité!
Autre exemple : Vous vous baladez dans la forêt et trouvez une construction qui ressemble à une ébauche de cabane. Vous décidez de la continuer en rajoutant un élément, selon votre idée, sans concertation avec la personne l’ayant initiée, mais juste parce que cela vous semble juste et ingénieux de rajouter ça et d’y participer ainsi. Au fur et à mesure des randonneur.se.s divers.e.s et varié.e.s qui passeraient par là et agrémenterait la cabane, nous aurions finalement une cabane construite en stigmergie! Sans plan, sans architecte, sans communication directe, sans intention collective claire – si ce n’est de participer à un effort commun en construisant sur ce qui existe déjà…
Et avec ça, qu’est ce qu’on en fait?
Peut-on s’inspirer de ce système d’interaction dans notre vie humaine, et notamment dans notre manière de collaborer, d’interagir entre individus dans des projets communs?
Certains auteurs et chercheurs proposent cette réflexion : est il possible de délaisser le mode concurrentiel et coopératif pour passer à un mode basé sur la stigmergie?
Sur un mode concurrentiel, la compétition est mise en avant. C’est l’idée du « chef » qui prévaut et qui est imposée aux autres individus qui doivent suivre le plan initial. Entre chaque entité, il y a du secret, aucune partage de ressources et d’expertise et donc de la redondance et au final, de la perte d’énergie et de ressources. Chacun refait la roue dans son coin et sur l’ensemble du collectif, le bilan est plutôt négatif.
Sur un mode coopératif, beaucoup d’énergie peut être déployée à parvenir à un consensus entre les individus du collectif. Le temps est à la discussion, à l’argumentation, au débat et cela ne fait pas toujours avancer les choses concrètement, surtout quand de fortes personnalités sont présentes dans le groupe.
Sur un mode collaboratif basé sur la stigmergie, peut-être pourrions nous redonner du sens au travail en groupe, laisser émerger les envies et les idées de chacun.e. Que chaque personne puisse prendre ses propres décisions et responsabilités par rapport au travail accompli, ce qui changerait notre rapport à l’investissement à notre travail, au sens que l’on y met, à la reconnaissance de notre valeur et de nos compétences. Peut-être se laisserait on surprendre par la forme finale de notre termitière commune? Peut-être moins jolie et design que sur les plans d’un architecte expert, mais sûrement plus robuste et plus adaptée au fonctionnement de notre groupe. Et surtout rempli d’individus peut-être un peu plus investis, libres et heureux?…
Et vous, qu’est ce que vous aimeriez retenir du concept de la stigmergie et comment voudriez vous vous en inspirez dans votre quotidien?
Pour en savoir plus et aller plus loin : Podcast Mécaniques du Vivant, La stigmergie comme nouveau modèle de gouvernance collaborative


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